Les indications de soins intensifs
Un
patient cancéreux peut être admis dans une unité de réanimation pour un des
quatre grands motifs suivants : soins et complications postopératoires
après une intervention chirurgicale difficile ou longue; traitement d’une
complication médicale grave du cancer ou de sa thérapeutique; administration et
surveillance de traitements anticancéreux intensifs, à risque et/ou nouveau;
prise en charge d’une nouvelle affection grave non liée à la maladie cancéreuse
ou à son traitement (1). Une partie des admissions est donc
programmée pour des raisons chirurgicales, comme dans toute unité de soins
intensifs, ou médicales, ce qui est plus caractéristique du monde cancérologique
(2).
Il
conviendra d’intégrer le motif d’admission à l’USI (par exemple un choc
septique) au stade fonctionnel du cancer (par exemple phase curative de la
maladie) pour décider de la prise en charge du malade. En effet, si le
pronostic immédiat est lié principalement à la complication, le pronostic
ultérieur dépendra de l’affection néoplasique et il convient donc de tenir
compte des caractéristiques (stade fonctionnel) de celle-ci avant d’admettre le
patient. Sinon on risque de se lancer dans l'"acharnement supportif"
en traitant complication sur complication.
Le
stade fonctionnel peut être facilement apprécié par la classification
australienne (3) qui sépare la maladie cancéreuse en cinq
grandes périodes selon les traitements anticancéreux spécifiques
possibles : la phase du diagnostic; la phase curative où un traitement
curatif est mis en route ou a permis de mettre la maladie en rémission
complète; la phase de contrôle où le traitement s’il ne permet pas de guérir,
offre un contrôle de qualité de la maladie pendant une période plus ou moins
prolongée; le stade pivot où les bilans démontrent l’évolution d’un cancer
échappant à toute possibilité de traitement antinéoplasique efficace; la phase
palliative où le patient bénéficiera de soins symptomatiques, appelés soins
palliatifs, visant à assurer son confort. Les soins intensifs ne seront mis en
place que dans le cadre des trois premières phases et les soins de soutien dont
le patient bénéficiera seront alors appelés "maximaux ou optimaux"
(" best supportive care "). Il existe une exception
importante à cette règle, à savoir le cas du patient en excellent état général
dont le cancer est au-delà de toute possibilité thérapeutique connue et qui se
soumet à un traitement expérimental. Dans cette situation, si une complication
majeure survient, il conviendra pour des raisons éthiques – il n’est pas licite
de laisser mourir ce type de patients de graves effets secondaires imprévus –
d’offrir au malade des soins de soutien optimaux dont la ventilation
artificielle éventuellement (4).
3.1 La recouvrance et les soins postopératoires
Les arguments justifiant l’admission d’un
patient ayant subi pour son cancer une intervention chirurgicale longue et/ou
difficile sont les mêmes que pour les affections non néoplasiques et n’ont donc
généralement rien de spécifique. Ce sont la surveillance de l’état
cardio-vasculaire et respiratoire (monitoring), la disposition immédiate des
techniques de réanimation notamment respiratoire (ventilateurs), la compétence
élevée du personnel infirmier apte à identifier précocement toute complication,
la possibilité de poursuivre certaines techniques de support vital mises en
route au cours de l’opération. Ces raisons justifient un séjour souvent bref
(24 heures) après l’intervention chirurgicale pour toute opération compliquée
ou ayant porté sur des organes vitaux, par exemple en cas d’exérèse de tumeurs
cérébrales ou pulmonaires. Le tableau I résume à titre d’exemple les
principales complications des résections pulmonaires (5).
Tableau
I: Complications de la chirurgie d’exérèse
pulmonaire
|
|
Lobectomie |
Pneumonectomie |
|
Mortalité |
2% |
7% |
|
Complications
précoces |
||
|
équilibration du médiastin |
|
++ |
|
arythmie supraventriculaire |
|
++ |
|
œdème pulmonaire lésionnel |
|
10% |
|
saignement et caillotage de la cavité |
|
+ |
|
défaut de réexpansion pulmonaire |
+ |
|
|
Complications
plus tardives |
||
|
surinfections
bronchiques |
+ |
++ |
|
embolie pulmonaire |
|
très
grave |
|
hypoxie par
réouverture de foramen ovale |
|
rare |
|
empyème avec fistule
bronchique |
|
très
grave |
|
empyème sans fistule
bronchique |
|
+ |
|
atélectasie par
encombrement |
++ |
|
|
bulbage prolongé |
++ |
|
3.2 Les complications médicales du cancer et de son traitement
Les complications présentées par le
patient cancéreux ont des caractéristiques propres (1), à savoir une présentation en fréquence
différente par rapport à une population générale (par exemple les troubles
coronariens ou les intoxications médicamenteuses volontaires sont relativement
peu fréquents mais les troubles métaboliques comme l’hypercalcémie seront loin
d’être rares), la survenue de problèmes tout à fait spécifiques (par exemple le
syndrome de lyse tumorale) et l’existence d’une affection sévère sous-jacente
(le cancer). La prise en charge devra en effet tenir compte du terrain induit par
cette dernière rendant le malade plus sensible à certaines complications liées
à la présence d’une immunodépression, d’une neutropénie, de troubles
hémostatiques, de syndromes paranéoplasiques et d’une inflammation chronique
("imprégnation cytokinique") liée au processus métastatique. Le
traitement de la complication devra souvent intégrer les soins intensifs
(traitement de soutien), le traitement du cancer sous-jacent qu’il conviendra
de combattre pour venir à bout de la complication et les soins supportifs liés
à la toxicité du traitement anticancéreux (6). Il faut en effet savoir que celui-ci
est souvent accompagné d’effets secondaires beaucoup plus sévères lorsqu’il est
administré à des patients en mauvais état général comme le sont les patients de
réanimation. Cette approche est cependant réalisable et bénéfique aux patients (7;8).
3.3 Les traitements
anticancéreux programmés en réanimation
On
peut les classer en 4 grands groupes (9) :
a.
administration
à risque en raison de l’état du patient
Le
risque peut être lié à des caractéristiques propres à l’individu ou à la
situation. Les problèmes à la source de ce risque peuvent être très variés,
prévisibles ou imprévisibles. Il est évident que le patient ne recevra son
traitement sous surveillance intensive que si un risque sérieux peur être
suspecté. Ce risque prévisible de toxicité aiguë peut être dû à des
interactions médicamenteuses ou à des interactions patient - traitement soit en
rapport avec l’état général du patient, soit en relation avec des problèmes
plus spécifiques de comorbidité ou de réactions antérieures à la thérapeutique.
b.
Administration et surveillance d’une chimiothérapie intensive.
Il
s’agit de traitement où la dose est déterminée non par la toxicité limitante
hématologique comme dans les chimiothérapies ordinaires mais bien par la toxicité
dite extrahématologique qui peut être très variée selon les agents (tableau
II).
Tableau
II: Toxicité limitante extrahématologique des
chimiothérapies intensives
|
Organe cible |
Complications |
Agents |
|
Digestive |
mucosité, diarrhée |
méthotrexate, AMSA |
|
Cardiaque |
arythmies, nécrose myocardique, péricardite |
adriamycine, cyclophosphamide |
|
Pulmonaire |
fibrose |
radiothérapie, nitrosourées |
|
Neurologique |
encéphalopathie, coma, nécrose cérébrale |
BCNV, ifosfamide |
|
Rénale |
syndrome microangiopathique thrombotique |
mitomycine |
|
Urothéliale |
cystite hémorragique |
cyclophosphamide, ifosfamide |
|
Hépatique |
hépatite aiguë, fibrose |
cytarabine, BCNU |
Le
méthotrexate à haute dose (10) est un bon exemple. Cet agent est un
antimétabolite qui inhibe la dihydrofolate réductase, empêchant une des étapes
de la transformation d’acide folique en acide folinique, la forme active de la
vitamine. En administrant cette dernière 24h après le méthotrexate, la toxicité
extrahématologique (mucosité, dermatite et insuffisance rénale) peut être
évitée et l’aplasie médullaire sera modérée. La prescription de l’acide
folinique devra être adaptée à la concentration sérique du méthotrexate qui
peut s’élever en cas de diminution de son excrétion rénale (par déshydratation,
affection rénale sous-jacente ou interférence avec l’aspirine, les sulfamides
ou les anti-inflammatoires non stéroïdiens) ou d’existence d’un troisième
espace (ascite, épanchement pleural) entraînant le stockage du médicament avec
élimination progressive. Le méthotrexate en concentration élevée peut
précipiter dans le néphron et causé une néphrotoxicité accentuant les autres
effets secondaires. L’administration du méthotrexate à haute dose devra donc
être très méticuleuse, avec hyperhydratation, alcalinisation des urines et
adaptation des doses d’acide folinique à la concentration sérique en
méthotrexate.
c.
administration d’un nouveau médicament ou traitement de toxicité
inconnue.
L’étude
des nouveaux agents anticancéreux, à cause de leur importante toxicité et de
leurs propriétés carcinogènes, n’est pas éthiquement possible chez le
volontaire sain. Ils seront donc administrés lors d’essais appelés de phase I à
des cancéreux au-delà de toute possibilité thérapeutique connue malgré leur bon
état général et désireux de tenter leur chance par une telle approche.
Ethiquement, ces patients devront être réanimés s’ils présentent une toxicité
grave. Il peut de plus être souhaitable que l’administration d’une drogue aux
effets non connus se fasse dans des conditions optimales de sécurité que l’on
ne rencontre en pratique que dans les USI (4).
d.
administration d’un traitement à risque connu de complications
graves.
Il
s’agit de traitements systématiquement associés à des complications aiguës
comme l’interleukine-2 (IL-2) à haute dose (11;12). Ils seront donc de préférence pris en
charge par les intensivistes.
L’IL-2,
actuellement considérée comme le traitement de première ligne du cancer rénal
inopérable, présente une toxicité importante et variée : fièvre; nausées
et vomissements, diarrhée; rash, érythrodermie, prurit; troubles de la
conscience, coma, désorientation, psychose; rétention hydrique, œdème, gain de
poids; hypotension artérielle; insuffisance rénale, oligurie; œdème pulmonaire;
insuffisance respiratoire; arythmies cardiaques; troubles coronaires; ictère
d’origine hépatique; anémie; thrombopénie et troubles de la coagulation. Ces
effets secondaires graves et d’installation rapide lors de l’administration de
hautes doses d’IL-2 sont liés en grande partie à l’apparition d’un syndrome de
fuite capillaire, avec un état hémodynamiquement semblable à celui du choc
septique (13) et pouvant dégénérer en syndrome de
défaillance multiviscérale (14). Cette toxicité, réversible à l’arrêt de
l’IL-2, impose le suivi du patient en réanimation.
Références
1. Sculier JP. Intensive care and oncology. Support Care Cancer.
1995;3:93-105.
2.
Sculier JP, Markiewicz E. Intensive
care in anticancer centres: an international inquiry. Support Care Cancer.
1995;3:130-134.
3.
Haines IE, Zalcberg J, Buchanan JD.
Not-for-resuscitation orders in cancer patients--principles of decision-making.
Med J Aust. 1990;153:225-229.
4. Chevrolet JC, Jolliet P. An ethical look at intensive care for patients with malignancies. Eur J Cancer. 1991;27:210-212.
5. Régnard JF. Suites opératoires de la chirurgie thoracique. Actualités en réanimation et urgences 2001. Paris: Elsevier; 2001:126-137.
6. Sculier
JP. Toxicités des traitements anticancéreux médicaux et réanimation. In:
Dhainaut JF, Perret C, eds. Traité de
réanimation médicale. Paris:
Flammarion; 1998:493-495.
7.
Benoit DD, Depuydt PO, Vandewoude KH,
et al. Outcome in
severely ill patients with hematological malignancies who received intravenous
chemotherapy in the intensive care unit. Intensive Care Med. 2006;32:93-99.
8.
Darmon M, Thiery G, Ciroldi M, et al.
Intensive care in patients with newly diagnosed malignancies and a need for
cancer chemotherapy. Crit Care Med. 2005;33:2488-2493.
9.
Sculier JP. Traitements anti-cancéreux
en réanimation. In: Leclercq B, Sculier JP, eds. Réanimation en cancérologie. Paris: Masson; 1993:185-192.
10.
Ackland SP, Schilsky RL. High-dose
methotrexate: a critical reappraisal. J Clin Oncol. 1987;5:2017-2031.
11.
Siegel JP, Puri RK. Interleukin-2
toxicity. J Clin Oncol. 1991;9:694-704.
12.
Ravaud A, Negrier S, Lakdja F, et al. Effets
secondaires de l'interleukine 2. Bull Cancer. 1991;78:989-1005.
13.
Diana D, Sculier JP. Haemodynamic
effects induced by intravenous administration of high doses of r-Met Hu IL-2
[ala-125] in patients with advanced cancer. Intensive Care Med.
1990;16:167-170.
14. Sculier JP, Bron D, Verboven N,
et al. Multiple organ
failure during interleukin-2 administration and LAK cells infusion. Intensive
Care Med. 1988;14:666-667.
