Le pronostic du patient cancéreux en
réanimation
Le
pronostic du patient cancéreux en réanimation a été pendant très longtemps
considéré comme très mauvais, rendant discutable leur admission surtout lorsque
des métastases existent. Ainsi dans une enquête réalisée aux Etats-Unis fin des
années 80 et résumée dans le tableau I (1), les patients atteints d’un cancer
bronchique non à petites cellules ou de SIDA sont plus souvent considérés comme
à ne pas réanimer que ceux atteints.
Tableau I : Enquête sur la
fréquence de décision de ne pas réanimer (statut " NTBR "
ou " DNR ") selon la pathologie et le pronostic (1)
|
Affection |
n |
% DNR |
Mortalité à l’USI |
Survie à 6 mois |
Survie à 5 ans |
|
Cancer
bronchique non à petites cellules non résécable |
51 |
47% |
63% |
54% |
7% |
|
SIDA |
100 |
52% |
75% |
72% |
10% |
|
Cirrhose
avec histoire de varices œsophagiennes |
51 |
16% |
80% |
64% |
22% |
|
Insuffisance
cardiaque sévère sur cardiomyopathie ischémique |
115 |
4% |
77% |
47% |
11% |
(DNR = do not resuscitate)
1. Les études sur le pronostic
Ces
études (2-9) sont résumées dans le tableau II. Leurs
résultats doivent évidemment être interprétés dans le contexte précis de leur
réalisation et de la pratique médicale dans l’institution hospitalière.
Tableau II : Pronostic du
cancéreux admis en unité de soins intensifs
|
Références |
Type d’unité |
Nombre de patients |
Scores utilisés |
Facteurs pronostiques pendant le séjour |
Mortalité |
|
|
USI |
Hôpital |
|||||
|
Groeger, 1998 (2) |
médico-chirurgicale |
1483 |
ICM |
|
? |
42% |
|
Sculier, 2000 (3) |
médicale |
261 |
IGS II, APACHE II |
APACHE II, IGS II |
23% |
33% |
|
Azoulay, 2000 (4) |
médicale (tumeurs solides) |
120 |
IGS II, LOD, ODIN |
VMI, LOD, Pt
chirurgical |
54% |
59% |
|
Staudinger, 2000 (5) |
médico-chirurgicale |
414 |
APACHE III |
APACHE
III, ACR, VMI, IRA, âge, cause neuro, postop progression |
47% |
? |
|
Kroschinsky, 2002 (6) |
Hémopathies
malignes |
104 |
IGS II |
IGS II |
44% |
? |
|
Massion, 2002 (7) |
Hémopathies
malignes |
84 |
IGS II APACHE II MODS |
IrespA, Infection
fungique, BMT, MODS |
53% |
71% |
|
Maschmeyer, 2003(8) |
médicale |
189 |
aucun |
VMI,
vasopresseurs, Pts chirurgicaux, Toxicité
traitement |
41% |
> 54% |
|
Benoit, 2003 (9) |
Hémopathies
malignes |
124 |
APACHE
II |
Urémie,
bactériémie, leucopénie, vasopresseurs (analyse
de survie globale) |
42% |
54% |
Dans
tous ces travaux, les scores de gravité et de défaillances organiques
permettent d’approcher, sans permettre un pronostic individuel, la mortalité
observée à l’USI ou à l’hôpital. Le score de gravité
décrit par les Américains pour une population spécifique de patients atteints
de cancer (2) semble le meilleur. Nous avons comparé
ce score, appelé ICM pour " ICU Cancer Mortality ",
aux scores généraux les plus souvent utilisés (IGS II et Apache II) dans une
population de 247 patients atteints d’une complication médicale grave avec une
mortalité hospitalière de 34% et montrer que la calibration et la
discrimination étaient meilleures que les indices généraux sauf pour la
prédiction de la survie chez les survivants (10), ce que confirme une revue systématique
de littérature publiée en 2005 (11).
2. Le rôle des paramètres du cancer dans le pronostic
Nos
travaux (3) ont permis de montrer que dans une
population de patients cancéreux atteints d’une complication médicale grave
justifiant une admission à l’USI, le pronostic
immédiat en terme de mortalité hospitalière était essentiellement influencé par
les perturbations physiopathologiques induites par la complication comme les
traduisent les indices de gravité et non par les paramètres liés à l’affection
néoplasique sous-jacente. Ce sont cependant ces derniers qui conditionnent la
survie après le retour à domicile (Tableau III).
Tableau III : Facteurs
pronostiques pour la survie chez le patient cancéreux admis en réanimation pour
une complication médicale (3)
|
Variable |
Mortalité hospitalière |
Survie après la sortie d’hospitalisation |
|
APACHE II |
< 0.001 |
NS |
|
IGS II |
< 0.001 |
NS |
|
Extension
du cancer |
NS |
0.008 |
|
Phase du
cancer |
NS |
0.0002 |
NS : non
significatif
Ces
résultats signifient que les critères d’admission de tels patients à l’USI ne doivent pas être basés sur les caractères du cancer
comme l’extension (locorégional ou métastatique), le type (hématologique ou
solide) ou la phase du traitement (diagnostique, curative ou contrôle). Ceci
n’est évidemment vrai que si les malades sont l’objet de la même pratique que la nôtre, c’est-à-dire que les patients au stade des soins
palliatifs ne sont a priori jamais référés à l’USI.
Cette remarque est importante car dans certains milieux, aux Etats-Unis par
exemple, la décision d’admission sera prise non pas sur base des données
objectives de l’affection néoplasique mais sur l’avis des proches ou du clergé,
ce qui aboutit à la réanimation inutile de patients au stade terminal et
explique en partie les mortalités plus élevées observées. Notre analyse a été
confirmée par une série de travaux portant sur le pronostic de diverses
populations de patients atteints de cancer admis en soins intensifs (Tableau
II).
3. La réanimation d’attente
Des
travaux ont évalué, en utilisant les scores de gravité, la probabilité de
décéder 72 heures après l’admission (12;13). Les patients qui avaient amélioré leur
score à 72 heures voyaient leur chance de survivre augmenter, au contraire de
ceux dont le score s’aggravait. Ces observations ont conduit au concept de
réanimation d’attente (14). Il s’adresse au patient à qui on désire
donner une chance mais sans s’acharner s’il n’y a pas d’amélioration après 72
heures, celle étant évaluée par des scores de gravité comme l’IGS II, le SOFA,
l’ODIN, le LODS.
4. Le pronostic de la réanimation
cardio-respiratoire
Il
a été longtemps considéré que la réanimation cardio-respiratoire (RCR) était un
traitement futile chez le patient atteint d’un cancer métastatique. Cette
opinion provient d’une compilation de résultats publiés dans la littérature (15) où le taux de succès était faible pour
le patient atteint de tout cancer (7/243 ou 3%) et nul en cas de métastases
(0/117). Ces résultats ne sont en fait pas vérifiés dans les séries publiées
par les équipes de réanimation des hôpitaux cancérologiques (16-19) où les taux de succès de la RCR pour un
arrêt survenant lors de l’hospitalisation est de l’ordre de 10%, ce qui
correspond aux chiffres habituellement décrits dans les populations générales
de patients hospitalisés.
Nous
avons étudié (17) les résultats de la RCR dans une série
de 49 patients médicaux atteints de cancer. Ils sont résumés dans le tableau
IV : le succès ne dépend pas en fait ni du type de tumeur, ni de son
extension, ni de son stade fonctionnel mais bien de la cause de l’arrêt
cardiaque. En effet, le taux de succès est élevé s’il est directement dû à une
toxicité cardio-vasculaire médicamenteuse mais est en pratique nul s’il est la
conséquence ultime d’une série de complications comme lors d’un choc septique.
En fait les résultats espérés sont identiques à ceux du patient
ordinaire : la RCR n’est véritablement efficace que lorsque l’arrêt
cardiaque résulte d’un problème aigu comme décrit dans la publication initiale.
Tableau IV : Résultats de la réanimation
cardio-respiratoire chez le patient atteint de cancer selon ses
caractéristiques (17)
|
Caractéristiques |
échec |
mort à
l’USI |
Mort à l’hôpital |
Sortie vivant |
|
n patients |
30 |
12 |
2 |
5 |
|
Type
de tumeur |
||||
|
Solide -
Locorégionale -
Métastatique Hématologique |
13 3 10 17 |
7 2 5 5 |
2 - 2 - |
5 1 4 - |
|
Stade
fonctionnel |
||||
|
Diagnostic Curatif Contrôle Pivot |
2 14 11 3 |
- 4 5 3 |
- - 1 1 |
- - 5 - |
|
Cause
d’admission à l’USI |
||||
|
Arrêt
cardiaque Traitement
anticancéreux Complications
médicales |
5 - 25 |
5 - 7 |
2 3 - |
2 - - |
|
Cause
de l’arrêt cardiaque |
||||
|
Toxicité
cardiaque médicamenteuse autres |
- 30 |
2 10 |
1 1 |
5 0 |
Références
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